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A la découverte des gisements d'opale du Choa, relation de voyage en Ethiopie

Francesco Mazzero / publié dans la revue A.F.G. n° 148 octobre 2003

Nous sommes à 2800 mètres, et avançons dans un paysage de roches volcaniques : tufs de couleurs claires, andésites et basaltes. Asnaka a vingt ans : c’est notre chauffeur. Il place la pesante Toyota toujours sur la meilleure trajectoire sans jamais perdre le régime idéal du diesel et nous progressons à une allure de paquebot. Nous avons laissé Addis Ababa il y a trois heures, traversé le village de Sendafa, les villes de Chacha et Debré Birhan. Nous avons franchi la ligne de partage des eaux entre l’Awash et le Nil bleu. Pour rejoindre la route du Nord, la route historique qui relie Addis Ababa et Asmara en Erythrée, nous avons quitté la capitale par la rue des bouchers. Etals tout le long de chaque côté, couverts de carcasses équarries, de viandes pléthoriques. Nous avons croisé des bergers menant leurs troupeaux de chèvres vers la grande cité, les processions d’ânes chargés de ballots ventrus ou tirant charrette, tout cela mêlé à l’agitation automobile. Enfin nous avons laissé derrière nous les grands eucalyptus trop bien adaptés en terre africaine. Le jour précédent, dans ses bureaux sur Bole Road nous avions pris congé de mon ami Eyassu Bekele, patron de Eyaopal, dûment équipés de cartes topographiques et des autorisations écrites nécessaires pour évoluer dans la concession. minière. De la banquette arrière du 4X4, Adisu commente, explique, c’est un érudit. Adisu est universitaire, son domaine est la biologie avec une prédilection : l’ornithologie. C’est lui le connaisseur d’opale au sein de la compagnie Eyaopal. Au cours des 10 jours précédents dans la capitale et à Debré Zeit nos discussions furent passionnées à propos de rifts, de volcanisme, de Lucy, de faunes et flores endémiques, de variétés d’opales et leurs gîtes. Le paysage change, nous approchons du tunnel de Tarma ber (1).

 


1 - Mezezo, village agricole à 3000 m d'altitude, est en pleine zone des concessions minières d'opale.


"Rue principale"

MEZEZO

Nous évoluons à plus de 3000 mètres entre les gorges impressionnantes. Le plateau animé de déclivités en terrasses s’illumine de parcelles d’un vert intense. Le tef est cultivé ici : cette céréale est réellement propre à l’Ethiopie, elle résiste aux fortes variations climatiques comme celles que connaissent les habitants de ces terres élevées. Des fermes nichent ici et là, souvent au sein de bosquets au milieu de champs cultivés parfois jonchés de bombes volcaniques. Ici altitude et latitude se disputent un climat que l’on peut qualifier de tempéré subalpin (2). Le plateau du Choa et toute l’Abyssinie au nord constituent le « château d’eau » africain. Des fleuves puissants y prennent leur source à l’exemple du mythique Nil bleu. Ces terres élevées arrêtent les moussons humides d’été de l’Océan Indien. La pluviosité est importante. Nous sommes à la petit saison des pluies, en mars. Mais de fin juin à fin septembre les précipitations sont telles qu’il devient très difficile ou impossible de circuler sur les routes et les pistes. Laves riches en silice (rhyolites), eaux abondantes c’est une association propice à la formation d’opale. Avant le col de Termaber nous quittons la route asphaltée pour les pistes qui mènent à la concession de Eyaopal, nous prenons plein nord, le long des lèvres du plateau. Le ciel est blanc, sans soleil, l’air est frais. Nous arrivons à Mezezo, village d’altitude - photo. 1 -.
Lorsque nous nous arrêtons devant la plus grande des constructions, une nuée d’enfants entoure le véhicule : premier contact animé. C’est jour de marché et les fermiers sont venus de loin. Je n’oublie pas que guerres civiles et famines ont durement frappé ici. Comment ne pas être impressionné par cette vie effervescente? Adisu me presse d’interrompre mes tentatives de discussions avec les enfants et de le rejoindre à l’intérieur de l’auberge. Les deux frères qui tiennent ce lieu sont les chefs du village et les instituteurs aussi. Avec eux, Adisu négocie les modalités du séjour et règle notre protection. Avant de quitter Mezezo nous nous restaurons d’injera (3). Le plan est de marcher vers les sites où Eyaopal mine ses opales, dans la concession qui s’étend sur près de 100 km2.. Après quelques centaines de mètres, le sentier en terrain horizontal débouche sur les pentes descendantes et en même temps nous sortons du nuage qui ourle le rebord du plateau. Subitement le paysage s’offre à nos yeux, c’est absolument magnifique. Nous dominons un système de terrasses plongeant vers des vallées creusées de profondes gorges et la vue perd les déclivités qui aboutissent  très au loin à la vallée du rift. Les champs de tef d'un vert électrique parent le paysage et offrent à l'oeil un étalon de distance hypnotique. Au sommet de certaines collines, des constructions circulaires se devinent au milieu de grands arbres. Adisu m'explique qu'il s'agit d'églises. Il attire mon attention vers la gauche et vers la droite, en contrebas, sur des affleurement rocheux clairs : ce sont des roches opalifères. Nous entamons la descente par un sentier environné d'une flore merveilleuse ... Les fleurs semblent avoir harmonisé leurs couleurs aux chants des oiseaux. Verrai-je un superb starling? Après une heure de marche nous arrivons sur un des sites à 300 m sous le bord du plateau.



2 - point de vue typique du Choa aux environs de Mezezo, les affleurements d'opale se trouvent 300 m plus bas.

 

L’ OPALE AFFLEURE
Une masse rocheuse sans végétation affleure sur une longueur de 50 m et sur une hauteur variant de 1 à 4 mètres, elle est criblée de sphères d’un diamètre moyen de 3,5 cm. Une protubérance de 300 m3 présente de nombreux nodules, ainsi que des vides hémisphériques laissés par des nodules retirés mais aussi des alvéoles vides ou avec peu d’opale – photo 3 -. Il me semble qu’il s’agit là d’une carrière occasionnelle. De fait, à certains emplacements la face de roche est verticale et compacte, des blocs détachés allant jusqu’à une dimension d’un mètre jonchent le sol et présentent des coupes parfaites de la structure. Les nodules sont intimement liés à la roche et ne peuvent en être retirés sans les fracturer. L’opale commune qui les remplit ressemble à du silex. Elle est souvent stratifiée. Parfois, dans une masse rocheuse les nodules ont le même aspect, l’opale s’y est formée de façon identique ( similitude des strates). Ceci est à rapprocher du fait que l’on trouve de l’opale avec jeux de couleur dans un volume conséquent de nodules associés. Dans certains cas la croûte externe du nodule montre des iridescences, c’est un signe quasi certain de présence d’opale précieuse à l’intérieur. Je me souviens d’une histoire : au Queensland, en Australie, on a découvert un patch de boulders (4) opalisés de plusieurs m2, toute la matière entre les boulders également opalisée. Dans un secteur où la roche semble très dégradée par l’érosion je peux aisément détacher les nodules, ils ont d’un demi à dix centimètres de diamètre.

 


3 - Roche à nodules d'opales, particulièrement visibles sur le bloc effondré, puissance du niveau : 4 m.

 


4 - Grande densité de nodules rhyolitiques, celui du milieu à droite fait 3 cm de diamètre..

Certains sont fracturés et laissent bien voir l’opale. Elle est très diverse : blanche, jaune, orangée, ocre, grise, noire, d’aspect crayeux, luisant, parfois translucide et rarement transparente, je ne note pas de jeux de couleur. Dans certains groupes de nodules des strates très bien marquées, de colorations différentes, suggèrent que le « remplissage » s’est effectué de manière discontinue et dans des conditions changeantes. Quelques mètres plus loin, je suis étonné par la densité de nodules : 5000, peut-être 8000 par m 3 ! Ils se touchent les uns les autres. Comme s’ils avaient été séparés de la roche hôte (ou bien celle-ci déplacée) et compactés ensuite – photos 4 -. Les modèles de formation de cette opale d’Ethiopie devraient être affinés. Je suis dubitatif et je me remémore le plus gros des nodules récolté par Eyassu : il a plus de 15 cm de diamètre ! -photo 5-

 


5 - Nodule d'opale précieuse de plus 15 cm de diamètre, une pièce de Musée! (collection EYAOPAL).

Nous sommes sur un replat à la base d’un grand ressaut de la falaise, cette terrasse est cultivée, une ferme est située à 100 mètres. Quelques enfants enjoués, cachés derrière une clôture végétale, épient notre petite troupe. Le propriétaire des lieux exerce la surveillance pour le compte de Eyaopal, le concessionnaire (5). Après avoir effectué relevés et photographies nous nous dirigeons vers un autre affleurement distant de 250 m où mes amis ont trouvé de l’opale de feu et de l’opale blanche avec jeux de couleurs. Aidés des fermiers, ils creusent dans la masse rocheuse friable pour recueillir les nodules d’opale. A la fin d’une période de travail l’excavation est rebouchée, couverte de terre, pour rendre le travail des « pilleurs » moins facile. J’observe, je mesure, je prends des photographies, les vues rapprochées avec le numérique, les vues générales avec les Minox. Là aussi les nodules sont très nombreux. Certains montrent une belle opalescence aux nuances bleutées. A nouveau je suis intrigué par des faces où les opales présentent les même strates d’un nodule à l’autre. Beaucoup d’entre eux sont partiellement remplis d’opale, et parfois vides. La surface de l’opale est très particulière dans ces cas : elle est ridée, réticulée de fines boursouflures, ressemblant à la surface des liquides gras gélifiés sur l’eau plus dense. L’orientation spatiale des strates et des surfaces de gel siliceux opaliens permet une déduction pertinente, si toutefois on admet qu’elles se sont formées horizontalement (surface d’un liquide dans le champ gravitationnel terrestre). Cela permet de mesurer l’inclinaison actuelle des couches par rapport au plan horizontal à l’époque de la formation de l’opale. L’angle le plus fort que je note est de 30°. J’observe également de petites failles, des fractures et des fissures – photo 6 - .


6 - Nodules partiellement remplis d'opale stratifiée.


L’endroit où nous nous trouvons n’est accessible à aucun engin de chantier et seule une faible épaisseur du gisement a été minée. Mais à 10 ou 20 m de la surface érodée, la qualité de la roche doit être bien meilleure. A 5 et 15 km de distance, vers le nord, les exploitations de deux autres compagnies sont en activité, Rugen et Abbai (6). Avec une forte équipe Abbai a creusé à environ 8 m de profondeur : dégageant des roches compactes saines contenant des nodules liés remplis d’une belle opale de feu orangée transparente. Les gisements opalifères sont dispersés sur des centaines de km2. Plus au sud Eyaopal extrait d’un autre affleurement des nodules d’opale brune, petits mais d’excellente qualité avec des feux colorés de toute beauté. Adisu annonce que nous devons remonter à Mezezo. Je lève le regard vers le sommet des falaises qui nous surplombent. Au plus fort de la saison des pluies, l’eau doit dévaler ici de manière redoutable comme en témoignent les ravinements impressionnants. Elle pourrait bien mettre à jour des opales plus efficacement que les pioches. Nous avions rencontré peu de monde à la descente, il en va tout autrement à la montée. Les habitants des nombreuses fermes dispersées autour du village reviennent du marché. Nous croisons des familles entières. Montant ânes ou marchant, les montagnards regagnent les domaines fertiles des vallées d’altitude. Ce sont souvent des occasions de petites haltes pour des conversations amicales. Adisu traduit. Je suis fasciné par ces gens, ils portent dans leur attitude à la fois une grande lassitude et une grande fierté. Plus haut, à un passage escarpé du sentier, je me déporte pour laisser le passage … Elle me prend les mains tout en me parlant, je ne comprends pas ses paroles mais en perçoit le sens : mon geste l’a touchée. Son âge est indéfinissable, son visage est d’une beauté extraordinaire, irréelle, je n’oublierai jamais la dame des falaises.


7 - Opale 'Superb Starling', 4cm.



8 - Opale avec jeux de couleurs rouge, 3 cm.

 


Rouge!

Les gisements d’opale de la Choa sont vastes, il en existe d’autres en Ethiopie. Quel est leur véritable potentiel? Les habitants de Mezezo verront-ils leurs dures conditions de vie s’améliorer grâce au commerce de l’opale? Une chose est sûre : il faudra encore plusieurs années pour que son standard de qualité s’établisse, et pour qu’elle prenne sa place sur le marché. Le superb starling je l’ai vu à Lalibela (7), noir comme jais il s’est envolé de l’ombre d’un arbre et a resplendi d’un bleu intense dans les rayons solaires. Mes amis éthiopiens appellent superb starling les rares opales noires parées de bleus et de violets profonds (8) – photo 7 -.


1 - Ouvert en 1938, le tunnel de Termaber est long de 600 mètres, il précède la grande descente vers la vallée du Diarré.
2 - La moyenne de température est de 15°C.
3 – Galette à base de tef.
4 - Concrétions gréseuses riches en fer.
5 – Le territoire où l’on trouve de l’opale est très vaste. Les zones de concession ne peuvent être entièrement « surveillées ». Les habitants des hauts plateaux récoltent des nodules, ceux-ci se retrouvent en vente dans la capitale, cela est dans l’ordre des choses. Mais est absolument interdit aux non autochtones.
6 - Il y a 7 concessions dont seules 3 sont exploitées.
7 – Nouvelle Jérusalem édifiée dans les montagnes du Welo par le roi Lalibela au 12ème siècle, dont 11 églises monolithiques d’une grande beauté.
8- Contrairement aux opales d’Australie les rouges sont les plus fréquents et les bleus les plus rares.